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23.1.12

Ces amours insaisissables

Dans le cours d'anglais, il observait rêveusement la ligne fine de sa nuque délicate. Dans le cours de français, il espionnait son profil trois quart dos, un coup d'oeil à la fois. Peut-être était-il amoureux. Difficile à dire. Impensable de le lui dire. Chaque fois qu'elle approchait, un mutisme gênant l'affligeait. Aucun mot ne franchissait sa bouche, les oreilles rouges, le bout de ses souliers soudainement fascinants.

Ça arrivait toujours sans prévenir. Un éclairage nouveau, un après-midi enneigé, ou un éclat de rire inattendu et une copine de tous les jours se transformait en déesse. Amoureux?

5.9.11

L'heure bleue

La poésie est là, tout autour, 
fragile, fragile, fragile 
et puis c'est fini
                            - Daniel Bélanger, l’Échec du Matériel

Le soleil descendait lentement vers une lointaine ligne d’arbres sombres devant laquelle s’étalaient en alternance des champs de maïs et des pâturages d’herbes folles. Je regardais le paysage par le fenêtre de l’autobus sans trop le voir, absorbé par mes pensées tourbillonnantes. La grange, le silo, la maison, l’étable, un bosquet de hauts trembles, le chemin de fer et la ligne électrique à côté, les quenouilles, tous baignés par une lumière étrange, l’angle des rayons leur conférant une aura violette presque bleutée qui aiguisait les contrastes des formes, changeait les couleurs, redressaient les petites fleurs, rendait l’herbe appétissante et entretenait cette ambiance calme et flottante.

Je sentais soudain une irrésistible envie d'arrêter le bus, de sortir et marcher à travers le maïs, de goûter au foin, de rester immobile, de courir jusqu'au centre de ce paysage. Courir dans l'espace et courir dans le temps, portant au coeur l'espoir que cet instant formidable pourrait durer juste assez longtemps pour me permettre d'atteindre ce point à partir duquel je jetterais un long regard circulaire sur ce tableau si riche en remerciant le soleil pour cet éclairage inattendu. Je verrais les vaches cesser brièvement de paître pour hocher doucement leurs grosses têtes, l'air satisfait, le vent souffler plus silencieusement, les fermiers arrêter les tracteurs pour observer fièrement les rangs de foin coupé qui le lendemain seraient transformés en ballots compactes et carrés ou en énormes meules rondes. L'astre, généreux, semblait même prendre une courte pause dans sa paresseuse descente, temporairement suspendu, retardant de quelques secondes supplémentaires sa disparition derrière l'horizon.

J'observais alors les voyageurs autour de moi, cherchant un éclat de bonheur ou de conscience dans leurs yeux. Personne ne semblait avoir remarqué. Légèrement effrayé par tant d'indifférence, je replongeais mon attention vers le spectacle extérieur. Les champs étaient encore beaux autant que pouvaient l’être des champs dans la pénombre du soir fraîchement arrivé mais la délicate poésie de l’heure bleue, elle, s’était envolée.

12.8.11

Souvenirs

Je passais dans cette rue où jadis habitait un ami d’enfance avec qui je partageais une amitié sincère et une passion pour la construction d’un repère secret dans le grand épinette noir qui dominait les fougères à la lisière du boisé derrière sa maison. La vision de notre chantier amateur se superposait soudainement aux lignes droites des arêtes du trottoir sous mes pieds alors que les souvenirs affluaient rapidement dans ma mémoire comme les vagues implacables des fortes marées d’équinoxe. Je nous revoyais juchés sur les branches basses, clouant tant bien que mal de vieux clous tordus, dérobés dans l’établis du père de mon ami, à travers les vieilles planches racornies que nous voulions fixer sur les fourches droites du vénérable conifère. Un étage à la fois, nous mettions en place ce réseau de plateformes rudimentaires autour du tronc rugueux que nous escaladions ensuite pour nous abriter de nos ennemis imaginaires. Camouflés par les épines sombres, nous devenions de vaillantes sentinelles gardant un avant-poste reclus à la frontière d’un territoire hostile, nous organisions la résistance en échafaudant des plans d’infiltration et de surveillance des mouvements de nos adversaires.

D'où venait donc cette nostalgie infinie qui s'emparait de mon esprit, me laissant là sans souffle et bercé par ces songes émergeant d'un passé lointain? Régulièrement, ces attaques d'images, d'odeurs et de sensations oubliées perçaient ma garde, cassaient mes digues mentales et se déversait alors librement en un vif torrent de souvenirs mélangés, heureux et tristes, excitants et angoissants, beaux et laids, sans censure et sans mesure qui me submergeaient pendant un temps incertain. Ne sachant comment réagir, je me laissais transporter un jour et l'autre me débattait furieusement; comme à ce bar où je buvais une bière au comptoir et cette fille magnifique qui soudainement m'adressait la parole gentiment et moi, en répondant n'importe quoi je ne voyais plus la fille ni n'entendais ses réponses ou les miennes parce que l'odeur de ses cheveux me rappelait comme un coup de tonnerre l'odeur des cheveux de mon premier amour. Mon coeur se crispait anticipant l'inévitable peine qui suivrait mais c'était le passé et je combattais la tempête pour revenir au présent, conscient que ses yeux cherchaient les miens et qu'elle se demandait comment diable un mec pouvait se perdre aussi bêtement (et aussi longtemps) dans sa tête. En sortant finalement de la tourmente je raccrochais mon regard au sien pour seulement me rendre compte qu'il était trop tard. Le sourire gêné qu'elle affichait me le montrait clairement.

Je pensais justement à elle avec un peu d'amertume le jour où j'allais aider un ami à corder un petit voyage de bois qu'il brûlerait l'hiver dans l'âtre du salon un verre de vin rouge dans une main et la tête de sa copine doucement posée sur son épaule. Je lui expliquais donc comment corder ses bûches comme mon grand-père m'enseignait à aligner les siennes. Je me laissais alors transporter par le souvenir de mon aïeul, sévère, minutieux, vaillant comme seuls les hommes de son époque l'étaient et mes mains agrippaient les bûches de mon ami mais ce pouvait être les siennes ou celles de mon grand-père car nous reproduisions ses gestes et sa méthode. L'avant-midi passait sur ce nuage douillet d'un souvenir heureux de mon enfance, d'autant plus heureux et réel qu'il se mélangeait à l'odeur du bouleau, du frêne, du tremble et de l'érable. Parfois se glissait dans le tas de bois quelques morceaux d'épinette. Je les remarquais instantanément par leur légèreté, leur texture plus poreuse et l'écorce plus fine. La résine collante qui tachait ensuite mes doigts me rappelait alors le vieil épinette dans la cime duquel notre cabane...