13.12.11

Maux en mots

Une grise et morne journée
La pluie glacée
Le trottoir de béton
Des voitures sales

Dans mon esprit le brouillard
Des pensées vagabondes
Des vapeurs de volonté
Aucune ancre, aucun phare

Un naufrage sans éclat
Pas de récifs
Une mer plate
Des nuages informes

Englué et amorphe
Invertébré
Échoué sur un trottoir glacé
Le brouillard dans ma tête, le phare invisible, le cor inaudible

Paralysé, j'ai peur

21.9.11

Soirée mémorable

Je me souviens bien de cette soirée là pour plusieurs raisons. C'était un six novembre, la veille de la fête de mon frère. Une amie à lui avait invité large; si tu connaissais de près ou de loin le fêté on te faisait entrer dans l'appartement du troisième étage, sur la rue St-Vallier, pas tellement loin de la résidence des Soeurs Franciscaines. On te dirigeait ensuite vers la cuisine où tu pouvais te mélanger un drink ou choisir une bière dans le frigo.

Je me souviens bien de cette soirée là parce que, quand j'étais entré dans l'appartement, il y avait Jean Leloup qui chantait du Nelligan dans le système de son:
Comme la neige a neigé
Ma vitre est un jardin givré
Tout l'ennui que j'ai, que j'ai, que j'ai
Pleurez oiseaux de février
Tous les étangs gisent gelés, gelés, gelés
Ça donnait une ambiance un peu lourde en partant, quoique reflétant assez bien le temps morne et froid des derniers jours. Il faut aussi avouer que c'est une chanson géniale.

Bref, je connaissais pas tout le monde mais ça me faisait plaisir de fêter mon frère. Je dois dire aussi que j'étais un peu tombé amoureux de son amie, vers la fin de l'été, à un beach party à la plage d'Oka. Je me disais que ça serait le bon soir pour lui parler plus et finalement, si les choses se passaient bien, lui proposer de se revoir pour boire un café. J'avais même parlé de mon plan au fêté, entre deux gorgées de bière. Je m'attendais à des encouragements mais il m'avait plutôt surpris en me déconseillant de sortir avec Rose. Elle avait une réputation de tête folle, pas une mauvais fille on s'entend, mais un peu trop influençable, prenait des décisions douteuses qui, au final, se trouvaient à faire plus de mal que de bien à elle et autour.

Je réfléchissais à ça dans un coin du salon quand la porte de l'appartement s'est ouverte en claquant dans le mur. Il était onze heures et cinq. Les convives, un peu surpris, ont tourné la tête pour essayer de deviner qui arrivait. Plutôt grand, froque de cuir noire détachée, pas de tuque, pas de foulard, pas de gants, avait pas l'air d'avoir froid pour cinq cennes et un je ne sais quoi de croche et menaçant dans les yeux.

16.9.11

Les petites choses

6:43. Il remercia son horloge interne, beaucoup plus douce qu'un réveille-matin. Il resta un moment au lit, à regarder les murs, le plafond où, comme dans un théâtre chinois où des centaines de marionnettistes bougeraient des feuilles d'orme sans ordre apparent, la lumière du soleil, horizontale et déjà chaude, créait des formes frétillantes. Il eut une pensée pour les hommes qui avaient planté cet arbre, assez près de la maison pour lui procurer cette ombre, essentielle en été, et aussi assez loin pour ne pas que les habitants de l'appartement se sentent comme un adolescent dans son sous-sol, pendant les chauds après-midi de juillet.

Un coup d'oeil à Sophie, elle dormait à poings fermés, comme d'habitude. Sa main gauche était collée sur son visage; il sourit en pensant à la marque qu'elle laisserait à son réveil, et à son annulaire, qui ne serait plus si nu dimanche soir.

Il glissât hors du lit, enfila son jeans, celui effiloché à la cheville gauche, puis une chemise, à laquelle il manquait tous les boutons des manches. Il ferait assez chaud aujourd'hui pour rouler ses manches, de toutes façons. Il agrippa un paire de bas au passage; il les mettrait juste avant de mettre ses souliers; pieds nus et plancher d'érable faisaient trop bon ménage.

Malgré sa connaissance de l'appartement, il ne put éviter de faire craquer quelques planches en allant à la cuisine. C'était un craquement long et creux, le genre qui fait parfois s'arrêter et revenir sur ses pas, comme lorsqu'on se jette un deuxième coup d'oeil dans le miroir, avant de sortir.

Il fit couler l'eau un instant, avant de remplir un petit chaudron. Il alluma le rond de gauche, comptant jusqu'à cinq, pendant que l'allumeur cliquetait. Pour une raison qu'il ne comprendrait probablement jamais, Sophie ne voulais rien savoir d'acheter une bouilloire électrique. Il ouvrit la boîte de tôle en tournant légèrement le couvercle; une raison pour laquelle il préférait les boîtes rondes aux boîtes carrées. L'odeur du café, moulu la veille, remplaça la faible odeur de gaz. Il se demanda, pour la centième fois, s'il buvait du café pour le goût ou simplement pour le rituel. Il vida deux cuillères, bien tapées, dans le filtre placé précautionneusement sur le thermos que son grand-père avait utilisé pendant sa carrière de professeur il y avait de ça, quoi, quarante ans? Métal, verre, et liège. Rien à voir avec ce que tous les cafés de la ville avaient sur leurs tablettes.

Il glissât une prune et son thermos dans son sac de cuir, suspendu près de la porte d'entrée. Il devait vraiment remplacer le troisième crochet, celui dont la branche de gauche avait cassé la fin de semaine dernière, sous le poids combiné de sacoches, manteaux, et sacs à soulier.

Sac en bandoulière, souliers de cuirs lâchement lacés, il ouvrit la porte de bois, ramassa le journal et le déposa, sans même regarder les grand titres, sur la table, juste à côté du message qu'il avait laissé à Sophie à propos du souper de ce soir. Il ferma doucement la porte en sortant, gardant la poignée tournée jusqu'au dernier moment.

Quand Sophie s'éveilla, la pièce de théâtre avait toujours lieu.

5.9.11

L'heure bleue

La poésie est là, tout autour, 
fragile, fragile, fragile 
et puis c'est fini
                            - Daniel Bélanger, l’Échec du Matériel

Le soleil descendait lentement vers une lointaine ligne d’arbres sombres devant laquelle s’étalaient en alternance des champs de maïs et des pâturages d’herbes folles. Je regardais le paysage par le fenêtre de l’autobus sans trop le voir, absorbé par mes pensées tourbillonnantes. La grange, le silo, la maison, l’étable, un bosquet de hauts trembles, le chemin de fer et la ligne électrique à côté, les quenouilles, tous baignés par une lumière étrange, l’angle des rayons leur conférant une aura violette presque bleutée qui aiguisait les contrastes des formes, changeait les couleurs, redressaient les petites fleurs, rendait l’herbe appétissante et entretenait cette ambiance calme et flottante.

Je sentais soudain une irrésistible envie d'arrêter le bus, de sortir et marcher à travers le maïs, de goûter au foin, de rester immobile, de courir jusqu'au centre de ce paysage. Courir dans l'espace et courir dans le temps, portant au coeur l'espoir que cet instant formidable pourrait durer juste assez longtemps pour me permettre d'atteindre ce point à partir duquel je jetterais un long regard circulaire sur ce tableau si riche en remerciant le soleil pour cet éclairage inattendu. Je verrais les vaches cesser brièvement de paître pour hocher doucement leurs grosses têtes, l'air satisfait, le vent souffler plus silencieusement, les fermiers arrêter les tracteurs pour observer fièrement les rangs de foin coupé qui le lendemain seraient transformés en ballots compactes et carrés ou en énormes meules rondes. L'astre, généreux, semblait même prendre une courte pause dans sa paresseuse descente, temporairement suspendu, retardant de quelques secondes supplémentaires sa disparition derrière l'horizon.

J'observais alors les voyageurs autour de moi, cherchant un éclat de bonheur ou de conscience dans leurs yeux. Personne ne semblait avoir remarqué. Légèrement effrayé par tant d'indifférence, je replongeais mon attention vers le spectacle extérieur. Les champs étaient encore beaux autant que pouvaient l’être des champs dans la pénombre du soir fraîchement arrivé mais la délicate poésie de l’heure bleue, elle, s’était envolée.

12.8.11

Souvenirs

Je passais dans cette rue où jadis habitait un ami d’enfance avec qui je partageais une amitié sincère et une passion pour la construction d’un repère secret dans le grand épinette noir qui dominait les fougères à la lisière du boisé derrière sa maison. La vision de notre chantier amateur se superposait soudainement aux lignes droites des arêtes du trottoir sous mes pieds alors que les souvenirs affluaient rapidement dans ma mémoire comme les vagues implacables des fortes marées d’équinoxe. Je nous revoyais juchés sur les branches basses, clouant tant bien que mal de vieux clous tordus, dérobés dans l’établis du père de mon ami, à travers les vieilles planches racornies que nous voulions fixer sur les fourches droites du vénérable conifère. Un étage à la fois, nous mettions en place ce réseau de plateformes rudimentaires autour du tronc rugueux que nous escaladions ensuite pour nous abriter de nos ennemis imaginaires. Camouflés par les épines sombres, nous devenions de vaillantes sentinelles gardant un avant-poste reclus à la frontière d’un territoire hostile, nous organisions la résistance en échafaudant des plans d’infiltration et de surveillance des mouvements de nos adversaires.

D'où venait donc cette nostalgie infinie qui s'emparait de mon esprit, me laissant là sans souffle et bercé par ces songes émergeant d'un passé lointain? Régulièrement, ces attaques d'images, d'odeurs et de sensations oubliées perçaient ma garde, cassaient mes digues mentales et se déversait alors librement en un vif torrent de souvenirs mélangés, heureux et tristes, excitants et angoissants, beaux et laids, sans censure et sans mesure qui me submergeaient pendant un temps incertain. Ne sachant comment réagir, je me laissais transporter un jour et l'autre me débattait furieusement; comme à ce bar où je buvais une bière au comptoir et cette fille magnifique qui soudainement m'adressait la parole gentiment et moi, en répondant n'importe quoi je ne voyais plus la fille ni n'entendais ses réponses ou les miennes parce que l'odeur de ses cheveux me rappelait comme un coup de tonnerre l'odeur des cheveux de mon premier amour. Mon coeur se crispait anticipant l'inévitable peine qui suivrait mais c'était le passé et je combattais la tempête pour revenir au présent, conscient que ses yeux cherchaient les miens et qu'elle se demandait comment diable un mec pouvait se perdre aussi bêtement (et aussi longtemps) dans sa tête. En sortant finalement de la tourmente je raccrochais mon regard au sien pour seulement me rendre compte qu'il était trop tard. Le sourire gêné qu'elle affichait me le montrait clairement.

Je pensais justement à elle avec un peu d'amertume le jour où j'allais aider un ami à corder un petit voyage de bois qu'il brûlerait l'hiver dans l'âtre du salon un verre de vin rouge dans une main et la tête de sa copine doucement posée sur son épaule. Je lui expliquais donc comment corder ses bûches comme mon grand-père m'enseignait à aligner les siennes. Je me laissais alors transporter par le souvenir de mon aïeul, sévère, minutieux, vaillant comme seuls les hommes de son époque l'étaient et mes mains agrippaient les bûches de mon ami mais ce pouvait être les siennes ou celles de mon grand-père car nous reproduisions ses gestes et sa méthode. L'avant-midi passait sur ce nuage douillet d'un souvenir heureux de mon enfance, d'autant plus heureux et réel qu'il se mélangeait à l'odeur du bouleau, du frêne, du tremble et de l'érable. Parfois se glissait dans le tas de bois quelques morceaux d'épinette. Je les remarquais instantanément par leur légèreté, leur texture plus poreuse et l'écorce plus fine. La résine collante qui tachait ensuite mes doigts me rappelait alors le vieil épinette dans la cime duquel notre cabane...

13.7.11

Parachutes

Ils édifièrent des sociétés grandioses. Partout le long de la côte, de hautes flèches de verre s’élevaient vers les cieux, orangées le matin et roses le soir, presqu’invisibles dans la grisaille des jours pluvieux.

Seule l’élite du monde pouvait passer les murs des tours translucides et ainsi réunis ensemble, fiers et pleins d’orgueil, travaillant sans relâche à s’affranchir de la misère ambiante, les dents serrées, les poings fermés, ils préparaient le jour d’une conquête sans pitié.

Si bien que vint l’époque où les tours de cristal s’arrachèrent de la Terre pour s’élever dans les airs. Propulsées par des profits jamais vus, les cités flottaient au-dessus des contrées conquises. Ils s’approchaient des immenses baies vitrées pour jeter un coup d’oeil vers le sol et un frisson parcourait leur nuques. Ils se retournaient parfois vivement, une légère panique dans le regard, mais rapidement les beaux habits des collègues et le murmure de l’eau dans les fontaines de marbre les rassuraient doucement.

Ils retournaient alors rapidement vaquer à leurs occupations, bien décidés à s’élever par delà la nuages s’il le fallait pour ne plus subir la vision douloureuse de la misère rampante des vaincus. Penchés sur les tables de travail, dos aux fenêtres, ils ne remarquèrent que trop tard l’énorme masse noire qui se formait au loin.

Lorsque la tempête frappa, rien ne pu lui résister. Les sociétés furent écartelées et projetées vers la Terre. La panique souffla un moment puis les mesures d’urgence s’enclenchèrent. De clairvoyants architectes avaient préparé des systèmes d’atterrissage sophistiqués.

Un par un les parachutes se déployèrent. Leurs immenses toiles d’or résistaient sans peine à la tourmente. Les cités volantes, qui tantôt semblaient vouées à se fracasser au sol, descendirent plutôt doucement sous le regard horrifié du peuple qu’elles broyèrent en se posant.

14.3.11

Sodome et Gomorrhe

Les nouveaux maîtres de la terre
Du haut de leurs tours de verre,
Les mains blêmes, les dents longues,
Soulagés, contemplaient la misère.

Quelle idée géniale de frapper
le coeur de la bête en premier.
Sans pitié, invincibles en ce monde,
sans honte passer go et 200$ empochés

Du sommet de la ville, vue en plonger
sur la plaine de ces fous aux yeux chavirés
Pauvres et ridicules, ne se doutant pas une seconde
Qu'est parfait le crime qu'on ne saurait suspecter

Comme des dragons couvant des montagnes d'or
Fruits du crime des pillages impunis et encore
Rois des ombres grimaçant des rictus immondes
Vainqueurs et pourtant, méritant le destin de Sodome et Gomorrhe.

28.2.11

Subjonctif infini

"Un peu de poussière et beaucoup de gravité" dit-elle en reposant son bol de latté sur la petite table.
Les rayons horizontaux du soleil hivernal entraient par les fenêtres de ce café où ils conversaient depuis quelques temps déjà.
L'air indéfini de son ami l'incita à poursuivre:"Supposons que deux galaxies existent, séparées par des années lumière de vide insondable.
Deux tas de poussières, chacun enroulé autour de son trou noir géant. Du premier coup d'oeil
on réalise qu'il soit impensable qu'une quelconque forme de rencontre arrivât mais pourtant ça se produit sans cesse".

"Les observateurs ne comprennent pas qu'en fait, ces amas d'étoiles tournent l'un autour de l'autre. Et puis, sans trop savoir comment, sans avertissement,
c'est la collision, l'impensable se produit. Des milliards d'années lumière de distance s'effacent et deux fois un peu de poussière se percutent dans le vide sous l'effet de la gravité".
Il ignorait si elle s'adressait encore à lui. Un peu de lumière s'attarda tranquillement dans leur silence. Il hésita encore un instant puis demanda:"Tu veux dire
qu'on ne sait jamais qui on aimera?" Elle haussa vaguement les épaules.

La neige craquait sous leurs bottes alors qu'ils marchaient vers la patinoire. Le son des lames mordant la glace voyageait comme un écho dans l'air froid.
Du sommet de la haute butte de neige qu'ils venaient d'escalader pour observer les trajectoires courbes des joueurs s'entrelacer, elle lisait l'avenir dans
ces sillons comme dans les lignes de la main. Et tout s'emboîtait parfaitement: la lumière qui traversait horizontalement la vitre du café, le goût amer du latté,
les yeux pleins d'incompréhension de son ami, l'air froid qui engourdi les pieds et qui pince les oreilles, les tuques des hockeyeurs et l'écho du jeu, la neige au lendemain de la tempête,
gelée par une nuit glaciale au ciel limpide et aux confins duquel se télescopaient des galaxies de poussières sous l'effet implacable de la gravité.

10.1.11

La vrille

Le cri résonne dans le silence de mon esprit, se répercute à l'infini sur des miroirs imaginaires. Ces chaînes invisibles me retiennent aux murs de pierre du cachot inexistant.