Christian Painchaud a un blog.
Bienvenue dans mon laboratoire de l'Internet
31.7.12
Une série de lettres
I used to sign my name
-Arcade Fire
Un soir de printemps, au volant de ma voiture, sur la route entre Trois-Rivières et Montréal, ces quelques mots accompagnés au piano déclenchèrent en moi une vague d'émotions aussi intenses qu'inattendues. Flottantes l'instant d'avant, mes pensées s'envolaient soudainement, tourbillonnantes et incontrôlables. Souvenirs de visages et de lieux défilaient, enchevêtrés et sans véritable chronologie mais aussi clairs que si je les revivais à cet instant. Bonheurs et regrets nouaient ma gorge et brouillaient l'image de la route éclairée par les feux de véhicules fantomatiques. Une masse se formait lentement au centre de la tempête. Lorsque je l'accrochai enfin, son poids manqua m'entraîner dans l'abîme. Cette solitude n'apparaissait pas sur mes cartes mentales. Abasourdi, naufragé sur la plage de cette île inconnue, je réalisais brutalement que les gens chers à mon coeur me manquaient cruellement. Posant le pied sur du solide, la tempête relâchait son emprise sur moi. Je portai alors mon attention sur ma découverte.
Nous sommes si près et si connectés que nous ne communiquons plus réellement. Qu'est-ce qui nous uni? Je pense que c'est ce que j'ai vu dans l'oeil de la tempête. J'ai donc décidé d'écrire à nouveau. D'écrire une série de lettres à de multiples destinataires, réels ou fictifs, vivants ou morts.
Et de signer mon nom.
28.3.12
Les bonnes raisons
Je ne sais pas ce qu’elle avait de spécial, cette roche. C’était pourtant une journée comme les autres: réveil au petit matin, mais après le soleil; il y a toujours bien des limites à l’heure à laquelle un homme peu se lever en juin. Il faisait un brin frais lorsque je suis sorti — assez pour que je pense échanger mes sandales pour des espadrilles — mais ça me semblait déplacé de marcher en chaussure sur une plage. D’habitude, je marchais jusqu’à la grosse pierre — celle qui rappelle les menhirs que Obélix transporte si aisément — mais ce matin-là, je me suis dit qu’il faisait trop beau et que de toute façon, mon rendez-vous avait été repoussé d’une heure; aussi bien aller jusqu’à la “fin” de la plage, où le sable devenait pierre. Juste avant la transition, il y avait cette roche, dans la sable, à peut-être cinq mètres de la séparation, seule, comme si elle essayait de s’échapper. De la taille d’un oeuf environ, elle était un peu humide en dessous, où elle faisait contact avec le sable jaune. Une fois à la séparation, j’ai pensé la laisser tomber parmi les siennes, ou la lancer à l’eau.
J’ai changé d’idée. Je l’ai gardée.
J’ai marché en sens inverse, vers la case; trente minutes environ, à tourner et à retourner la pierre dans ma main gauche. Je ne lui trouvais aucune aspérité, qu’un léger creux où mon pouce aimait bien se reposer. Quand j’ai mis le pied sur la véranda, mon fardeau s’était légèrement réchauffé. Au lieu de déposer la pierre dans le panier, avec mes clés, je l’ai gardée avec moi alors que je mangeais un croissant en lisant le journal: pierre dans la main droite, croissant et encre dans la main gauche. Son poids ne changeait pas, sa température non plus. Je l’ai gardée dans mes mains jusqu’au dîner, jusqu’au souper, jusqu’à ce que je me couche, jusqu’à ce que je me réveille, jusqu’à ce que je retourne là où je l’avais trouvée. Vingt-quatre heures que je l’avais dans les mains. Vingt-quatre que je me demandais pourquoi je ne pouvais la déposer. Je n’ai trouvé qu’une seule explication valable: je ne pourrai la déposer que lorsque je saurai pourquoi je l’ai ramassée.
Je ne sais toujours pas.