28.6.10

Le pêcheur

Le soleil descend entre deux montagnes, sa couleur affichant des teintes orangées et violette. Le vent se calme peu à peu, redonnant au lac son aspect de sombre miroir percé ici et là par des bouillons causés par les truites en chasse. Le pêcheur approche son canot d'une petite baie où des nénuphars en fleurs peuplent l'embouchure peu profonde d'un ruisseau au lit pierreux. Il y a comme un léger flottement, le temps est temporairement suspendu, il n'y a ni avant, ni après. L'évènement espéré se réalise soudainement. De longs éphémères beiges surgissent à la surface du lac. Ils agitent leurs ailes pour les sécher. Quelques uns tentent déjà de s'envoler. S'ils sont chanceux, les insectes se poseront peut-être sur la branche d'un des arbres entourant le lac. Sinon, ils se retrouveront dans l'estomac des petits oiseaux insectivores qui virevoltent déjà dans la baie ou dans celui des truites du lac. Ces dernières ont d'ailleurs rapidement repéré l'éclosion. Elles chassent les insectes avec une frénésie surprenante. Surgissant sous l'éphémère, pour le croquer, avec une telle vitesse qu'elle terminent leur course plusieurs centimètres au-dessus de l'eau.

Le pêcheur, devant ce spectacle, sait qu'il doit réagir rapidement. Il change d'abord la mouche au bout de sa ligne. Il y fixe une imitation de l'insecte qui se présente à la surface. Ses mains tremblent légèrement, l'oeillet de l'hameçon lui échappe deux fois. Il pousse un juron entre ses dents:

- «Voyons esti!»

Son noeud enfin terminé il commence à fouetter l'air avec sa canne. D'abord rapidement puis ralentissant le rythme à mesure que la longueur de la ligne en mouvement augmente. Une dernière poussée vers l'avant, le fil propulsé s'étend loin devant, dans les airs, le leurre se dépose ensuite doucement sur l'eau parmi les éphémères auxquels il ressemble en tous points. Quelques secondes s'écoulent et soudain:

«FLOUTCH!»

Un bouillon fait disparaître l'appât. La réaction du pêcheur est instantanée. La canne se dresse, la ligne se tend, la résistance se fait immédiatement sentir. La truite est prise au piège. Elle se débat vigoureusement, elle tente de s'éloigner vers les profondeurs. Rien n'y fait. Le pêcheur souriant ramène lentement sa ligne.

«FLOUTCH!»

Un balbuzard pêcheur surgit du ciel et saisi dans ses serres la truite épuisée au bout du fil qui se casse. L'homme abasourdi regarde le rapace s'éloigner avec grand bruit d'ailes vers son aire où il nourrira ses petits. Cette pêche s'annonce mouvementée!

19.6.10

Dédé

Soir de spectacle, il avance sur la scène et la foule scande son nom: «Dédé! Dédé! Dédé!»
Il accorde sa guitare, annonce un petit Baudelaire.

«Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

II est doux, à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin.
L'Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère».


Je pense à Dédé, je pense à Baudelaire. Je regarde la ville, perché sur mon balcon.
Je mène une bonne vie, la vie est bonne avec moi. Il fait frais. Le ciel est bleu. Une légère
brise agite les feuilles vertes. Là-haut, la traînée blanche de l'avion s'effiloche tranquillement tout comme les songes qui déambulent paresseusement dans ma tête. Tableaux Parisiens, tableau de Montréal.

15.6.10

Le panache

Jeune orignal
Grand panache
Courtisan idéal
Devant femelle
En arrache

Forêt sublime
Vertes cimes
Denses fourrées
Entrelacs ligneux
Gênent monsieur

Bois contre
Bois emmêlés
Pas à pas
S'empêtre Ah!
Parade ridicule

Messieurs! Ne soyez pas bêtes!
Le panache sortira
la Belle des bois
De grâce...
N'allez pas vous y prendre!

8.6.10

L'échec

Les Éléments attendirent patiemment la création. Confiants et cruels.
Quelques milliards d'années s'écoulèrent. Et leur plan échoua.

Leurs victimes maîtrisèrent le feu, pour la destruction certes, mais aussi pour le progrès et pour survivre la nuit.
Ils construisirent d'immenses barrages sur les rivières, sillonnèrent les sept mers et sondèrent ses profondeurs.
Des avions parcoururent les cieux. à bord desquelles discutaient ensemble dans plusieurs langues en même temps, des gens sereins.
Les bonnes intentions de la Terre ne lui servirent pas à grand chose. De jour en jour ses cicatrices se creusèrent et se multiplièrent. Elle gardait obstinément confiance

Au sommet d'une tour de verre
les nouveaux maîtres de la terre
frottaient leurs mains blêmes