J'ai rêvé à mon premier ancêtre. Un soir d'automne, accroupi dans la caverne de sa tribu, près du feu dont la naissance avait été maîtrisée quelques semaines plus tôt seulement par son cousin (instantanément promu chef), une grande percée pour l'humanité il faut l'avouer.
Parti cueillir des fruits le matin, ne sachant jamais s'il reverrait la caverne et le feu du soir, si derrière ce bosquet un prédateur embusqué attendait de lui planter ses mâchoires dans le corps, il s'affairait d'un arbuste à l'autre, souple, alerte. Dans mon rêve, je bondissais hors du bosquet. Mon ancêtre cessait sa cueillette, se dressait et levait ses yeux pour fixer les miens. Je n'y lisais aucune crainte, aucune angoisse.
C'est dans les yeux primitifs de mon ancêtre que j'ai lu la valeur d'une vie. Celle pour laquelle le quotidien ne garantit rien, sinon les pièges d'un monde hostile, dont les dangers s'apprivoisaient chaque jour avec prudence et au coût de milliers de vies et de milliers d'années.
Jamais n'ai-je lutté pour ma vie, ni même craint pour celle-ci. Je l'affirme sans regret, et avec un brin d'orgueil. Mais je me réveille un matin, les yeux de mon ancêtre dans le crâne, angoissé par ses exploits quotidiens à côtés desquels le confort inavouable dans lequel je me vautre m'afflige d'une honte paralysante. Ma vie soudainement si insignifiante, mes réalisations si dérisoires.
Quelque part dans ce tourbillon obscur une étincelles d'espoir m'offre enfin une piste vers la caverne, le feu et la tribu. Je revois cette étrange lueur dans le regard de mon ancêtre et je comprends que c'est le reflet des braises par-dessus lesquelles il la regardait chaque soir. Sa compagne, de l'autre côté du feu. Une lueur de regret au moment où il lutte à nouveau pour sa vie. Il lutte également pour la revoir.
Mes songes s'illuminent et j'entrevois même le jour où mon ancêtre rentre à la caverne et qu'elle a disparu. Personne ne sait. Il part à sa recherche. Il parcourt la terre. Les montagnes, les déserts. Les plaines, les mammouths les glaces et les guerres. Il la retrouve quelque part très loin, sur le bord d'une rivière, plusieurs saisons ont passé. Ils ont tant voyagé. Leur enfant naîtra au printemps.
L'étincelle de mon espoir se transforme en brasier d'amour. Car je réalise que c'est celle que j'aime qui me lie à mon ancêtre. Je l'emmènerai un jour sur le bord de la rivière et lui expliquerai que c'est là que tout a commencé, que les yeux sans peur de mon premier ancêtre m'ont fait comprendre la caverne, le feu et la tribu.
Vrai, mes combats ne seront jamais les siens, à part celui que je livrerai inlassablement pour elle.