28.2.11

Subjonctif infini

"Un peu de poussière et beaucoup de gravité" dit-elle en reposant son bol de latté sur la petite table.
Les rayons horizontaux du soleil hivernal entraient par les fenêtres de ce café où ils conversaient depuis quelques temps déjà.
L'air indéfini de son ami l'incita à poursuivre:"Supposons que deux galaxies existent, séparées par des années lumière de vide insondable.
Deux tas de poussières, chacun enroulé autour de son trou noir géant. Du premier coup d'oeil
on réalise qu'il soit impensable qu'une quelconque forme de rencontre arrivât mais pourtant ça se produit sans cesse".

"Les observateurs ne comprennent pas qu'en fait, ces amas d'étoiles tournent l'un autour de l'autre. Et puis, sans trop savoir comment, sans avertissement,
c'est la collision, l'impensable se produit. Des milliards d'années lumière de distance s'effacent et deux fois un peu de poussière se percutent dans le vide sous l'effet de la gravité".
Il ignorait si elle s'adressait encore à lui. Un peu de lumière s'attarda tranquillement dans leur silence. Il hésita encore un instant puis demanda:"Tu veux dire
qu'on ne sait jamais qui on aimera?" Elle haussa vaguement les épaules.

La neige craquait sous leurs bottes alors qu'ils marchaient vers la patinoire. Le son des lames mordant la glace voyageait comme un écho dans l'air froid.
Du sommet de la haute butte de neige qu'ils venaient d'escalader pour observer les trajectoires courbes des joueurs s'entrelacer, elle lisait l'avenir dans
ces sillons comme dans les lignes de la main. Et tout s'emboîtait parfaitement: la lumière qui traversait horizontalement la vitre du café, le goût amer du latté,
les yeux pleins d'incompréhension de son ami, l'air froid qui engourdi les pieds et qui pince les oreilles, les tuques des hockeyeurs et l'écho du jeu, la neige au lendemain de la tempête,
gelée par une nuit glaciale au ciel limpide et aux confins duquel se télescopaient des galaxies de poussières sous l'effet implacable de la gravité.