12.8.11

Souvenirs

Je passais dans cette rue où jadis habitait un ami d’enfance avec qui je partageais une amitié sincère et une passion pour la construction d’un repère secret dans le grand épinette noir qui dominait les fougères à la lisière du boisé derrière sa maison. La vision de notre chantier amateur se superposait soudainement aux lignes droites des arêtes du trottoir sous mes pieds alors que les souvenirs affluaient rapidement dans ma mémoire comme les vagues implacables des fortes marées d’équinoxe. Je nous revoyais juchés sur les branches basses, clouant tant bien que mal de vieux clous tordus, dérobés dans l’établis du père de mon ami, à travers les vieilles planches racornies que nous voulions fixer sur les fourches droites du vénérable conifère. Un étage à la fois, nous mettions en place ce réseau de plateformes rudimentaires autour du tronc rugueux que nous escaladions ensuite pour nous abriter de nos ennemis imaginaires. Camouflés par les épines sombres, nous devenions de vaillantes sentinelles gardant un avant-poste reclus à la frontière d’un territoire hostile, nous organisions la résistance en échafaudant des plans d’infiltration et de surveillance des mouvements de nos adversaires.

D'où venait donc cette nostalgie infinie qui s'emparait de mon esprit, me laissant là sans souffle et bercé par ces songes émergeant d'un passé lointain? Régulièrement, ces attaques d'images, d'odeurs et de sensations oubliées perçaient ma garde, cassaient mes digues mentales et se déversait alors librement en un vif torrent de souvenirs mélangés, heureux et tristes, excitants et angoissants, beaux et laids, sans censure et sans mesure qui me submergeaient pendant un temps incertain. Ne sachant comment réagir, je me laissais transporter un jour et l'autre me débattait furieusement; comme à ce bar où je buvais une bière au comptoir et cette fille magnifique qui soudainement m'adressait la parole gentiment et moi, en répondant n'importe quoi je ne voyais plus la fille ni n'entendais ses réponses ou les miennes parce que l'odeur de ses cheveux me rappelait comme un coup de tonnerre l'odeur des cheveux de mon premier amour. Mon coeur se crispait anticipant l'inévitable peine qui suivrait mais c'était le passé et je combattais la tempête pour revenir au présent, conscient que ses yeux cherchaient les miens et qu'elle se demandait comment diable un mec pouvait se perdre aussi bêtement (et aussi longtemps) dans sa tête. En sortant finalement de la tourmente je raccrochais mon regard au sien pour seulement me rendre compte qu'il était trop tard. Le sourire gêné qu'elle affichait me le montrait clairement.

Je pensais justement à elle avec un peu d'amertume le jour où j'allais aider un ami à corder un petit voyage de bois qu'il brûlerait l'hiver dans l'âtre du salon un verre de vin rouge dans une main et la tête de sa copine doucement posée sur son épaule. Je lui expliquais donc comment corder ses bûches comme mon grand-père m'enseignait à aligner les siennes. Je me laissais alors transporter par le souvenir de mon aïeul, sévère, minutieux, vaillant comme seuls les hommes de son époque l'étaient et mes mains agrippaient les bûches de mon ami mais ce pouvait être les siennes ou celles de mon grand-père car nous reproduisions ses gestes et sa méthode. L'avant-midi passait sur ce nuage douillet d'un souvenir heureux de mon enfance, d'autant plus heureux et réel qu'il se mélangeait à l'odeur du bouleau, du frêne, du tremble et de l'érable. Parfois se glissait dans le tas de bois quelques morceaux d'épinette. Je les remarquais instantanément par leur légèreté, leur texture plus poreuse et l'écorce plus fine. La résine collante qui tachait ensuite mes doigts me rappelait alors le vieil épinette dans la cime duquel notre cabane...