30.9.10

Pendules intersidéraux

La voyez-vous? Juste là, au centre de votre champ de vision. Projetée à une allure folle sur une ellipse serrée, à quelques dizaines d'années lumières de vous. Elle tourne, innocente, autour d'un petit soleil rouge.

Ellle, d'un côté brûlante, de l'autre glacée. Le miracle existe peut-être dans les marges tempérées. Deux gradients d'énergie, deux demi cercles jumeaux qui offrent cet éventail infini de températures propices.

Lui, petit nain immortel, teigneux à souhait, il la bombarde de ses rayons. Il joue également le rôle infâme de geôlier. Emprisonnant dans sa poigne toutes celles qui commirent l'imprudence de l'approcher.

Ils se font face sans fléchir, dans un synchronisme parfait, se mesurent en tournant l'un autour de l'autre. Le duel éclipse le temps et l'espace. Si vous les voyez, vous ne serez jamais que spectateurs.

La voyez-vous? Cette sphère impossible, symbole de l'infini, qui transforme d'un coup votre orgueil démesuré en poussière. Soudainement ridicules et mesquins, affligés de microscopisme.

27.9.10

Hors-série (2)

I1 est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.


- Nicolas Boileau (1636-1711)

Quand les mots ne viennent pas...

22.9.10

Le choix (2)

Les ballons multicolores flottent au-dessus de la foule en liesse. Des lanternes traditionnelles, fabriquées le matin même par toutes les jeunes filles de la ville, ornent les façades. Sous les porches les gens frappent sur tout ce qui s'approche d'un tambour. Le flot du défilé occupe toutes rues qui se dirigent vers la place du marché. L'odeur annonce en premier que nous y arrivons. Ce mélange de viande embrochée cuite sur la braise,des tonneaux de bière et de la bière elle-même, des légumes épicés, de tous les types de pain, de la sueur, de la joie, de la fête, l'effluve enivrant du Carnaval.

Ça virevolte de tous côtés. Ma tête tourbillonne en accord avec l'endroit. Un ami me verse un sceau d'eau glacée sur la tête. Je hurle. Tout le monde rit. Soudain je fige. Je la vois traverser la place au ralenti. Elle passe sur ma droite, trois quart dos, ses cheveux doux et libres autour de sa tête. Elle passe entre deux traiteurs qui la dévisagent ébahis. Les feux d'artifices éclatent à ce moment dans le ciel. Les applaudissements fusent. Elle s'arrête un instant pour lever les yeux vers le spectacle.

C'est à cet instant que le choix se présente à moi. Je pourrais crier son nom. Elle pourrait m'entendre et se retourner. Chercher dans la foule la source du son. Elle dénicherait peut-être mon visage dans le magma bouillant de fêtards. Elle se rappellerait sûrement cette soirée de tequila, de danse et de baisers, quelques nuits plus tôt. Peut-être qu'elle aussi me cherchait à chaque coin de rue, s'attendait à me voir pousser la porte du café ou à trébucher par mégarde sur sa séance de bronzage à la plage. Je pourrais crier son nom et j'irais à sa rencontre. Les yeux dans ses yeux. En flagrant délit de désir fou.

Je me dis tout ça hypnotisé, bêtement debout au milieu de la plus grosse fête de l'année. Et je sursaute violemment lorsqu'un inconnu surgit derrière elle et lui plante l'aiguille d'une seringue dans le cou. Le mouvement disparaît dans l'agitation globale. Personne ne remarque cette jolie fille probablement trop bourrée qu'un mec aide à regagner sa chambre. Ou pas. Je m'élance alors qu'ils disparaissent dans la masse. Je bouscule sans me retourner, ma tête ne tourne pas moins, mes idées sont toujours embrouillées, seul émerge le sentiment de danger, d'urgence de la retrouver. La folie me guette, je m'empêtre dans un labyrinthe mouvant et souple. Le chaos jovial qui règne efface le drame, les preuves, tout.

Je voulais crier son nom mais je rêvais. Je l'ai perdue. Je ne comprend plus rien. Une violente envie de vomir. Puis plus rien.

20.9.10

Comme un caribou

Chaque membre du règne animal se démarque par une caractéristique qui lui est propre: la taupe est aveugle, la carpe est muette, le renard est rusé, le cerf est noble, l'orignal a du panache, l'éléphant a peur des souris, le chat a neuf vies, le mulet est têtu, l'ours est fort, la pie est bavarde, le carcajou est un serial killer, bref la liste est longue. La parcourant avec attention, toutefois, un oeil attentif noterait un absent.

Le caribou était rejet. Il se faisait écoeurer à l'école par tout le monde. On lui criait des noms. Le reste du temps c'était l'exclusion, l'indifférence et parfois quelques baffes aussi. Même l'écureuil lui mordait les talons juste pour l'emmerder.

Ces circonstances malheureuses laissèrent, hélas, des marques profondes. L'animal tourmenté s'exila dans les plaines nordiques, résigné à y vivre dans une solitude austère. Une harde se constitua. Caribous jeunes et vieux, mâles et femelles, en marge d'un règne animal bourré de préjugés.

La harde devint imposante. Les bêtes en tirèrent un orgueil sans pareil. Par vengeance, le caribou se transforma en un être suffisant et dédaigneux. Il puisait dans cette force grégaire une sorte d'arrogance boudeuse qui lui permettait de rejeter à son tour l'ensemble de ses anciens persécuteurs.

Ceux qui, des années plus tard voulurent aller rencontrer le caribou pour s'excuser et prendre des nouvelles, et peut-être même boire un verre, se cognèrent à un animal canalisant toute sa fureur, et un abîme de tristesse, dans une grimace hideuse de mépris qu'il leur balançait sans gêne au visage. Les visiteurs faisaient alors demi-tour, blessés, frustrés, honteux.

Il y a de ces douleurs qui ne s'effacent pas, qui vous rongent et qui vous minent. Lorsque vous regardez un caribou en face, vous ne voyez que le mépris que vous lui inspirez. Ce que vous ne voyez pas, lorsque les sabots de la harde martèlent la toundra glacée, ce sont les larmes qui n'en finissent plus de couler. Et ce n'est pas juste le vent d'hiver dans les yeux.