Les ballons multicolores flottent au-dessus de la foule en liesse. Des lanternes traditionnelles, fabriquées le matin même par toutes les jeunes filles de la ville, ornent les façades. Sous les porches les gens frappent sur tout ce qui s'approche d'un tambour. Le flot du défilé occupe toutes rues qui se dirigent vers la place du marché. L'odeur annonce en premier que nous y arrivons. Ce mélange de viande embrochée cuite sur la braise,des tonneaux de bière et de la bière elle-même, des légumes épicés, de tous les types de pain, de la sueur, de la joie, de la fête, l'effluve enivrant du Carnaval.
Ça virevolte de tous côtés. Ma tête tourbillonne en accord avec l'endroit. Un ami me verse un sceau d'eau glacée sur la tête. Je hurle. Tout le monde rit. Soudain je fige. Je la vois traverser la place au ralenti. Elle passe sur ma droite, trois quart dos, ses cheveux doux et libres autour de sa tête. Elle passe entre deux traiteurs qui la dévisagent ébahis. Les feux d'artifices éclatent à ce moment dans le ciel. Les applaudissements fusent. Elle s'arrête un instant pour lever les yeux vers le spectacle.
C'est à cet instant que le choix se présente à moi. Je pourrais crier son nom. Elle pourrait m'entendre et se retourner. Chercher dans la foule la source du son. Elle dénicherait peut-être mon visage dans le magma bouillant de fêtards. Elle se rappellerait sûrement cette soirée de tequila, de danse et de baisers, quelques nuits plus tôt. Peut-être qu'elle aussi me cherchait à chaque coin de rue, s'attendait à me voir pousser la porte du café ou à trébucher par mégarde sur sa séance de bronzage à la plage. Je pourrais crier son nom et j'irais à sa rencontre. Les yeux dans ses yeux. En flagrant délit de désir fou.
Je me dis tout ça hypnotisé, bêtement debout au milieu de la plus grosse fête de l'année. Et je sursaute violemment lorsqu'un inconnu surgit derrière elle et lui plante l'aiguille d'une seringue dans le cou. Le mouvement disparaît dans l'agitation globale. Personne ne remarque cette jolie fille probablement trop bourrée qu'un mec aide à regagner sa chambre. Ou pas. Je m'élance alors qu'ils disparaissent dans la masse. Je bouscule sans me retourner, ma tête ne tourne pas moins, mes idées sont toujours embrouillées, seul émerge le sentiment de danger, d'urgence de la retrouver. La folie me guette, je m'empêtre dans un labyrinthe mouvant et souple. Le chaos jovial qui règne efface le drame, les preuves, tout.
Je voulais crier son nom mais je rêvais. Je l'ai perdue. Je ne comprend plus rien. Une violente envie de vomir. Puis plus rien.