Chaque membre du règne animal se démarque par une caractéristique qui lui est propre: la taupe est aveugle, la carpe est muette, le renard est rusé, le cerf est noble, l'orignal a du panache, l'éléphant a peur des souris, le chat a neuf vies, le mulet est têtu, l'ours est fort, la pie est bavarde, le carcajou est un serial killer, bref la liste est longue. La parcourant avec attention, toutefois, un oeil attentif noterait un absent.
Le caribou était rejet. Il se faisait écoeurer à l'école par tout le monde. On lui criait des noms. Le reste du temps c'était l'exclusion, l'indifférence et parfois quelques baffes aussi. Même l'écureuil lui mordait les talons juste pour l'emmerder.
Ces circonstances malheureuses laissèrent, hélas, des marques profondes. L'animal tourmenté s'exila dans les plaines nordiques, résigné à y vivre dans une solitude austère. Une harde se constitua. Caribous jeunes et vieux, mâles et femelles, en marge d'un règne animal bourré de préjugés.
La harde devint imposante. Les bêtes en tirèrent un orgueil sans pareil. Par vengeance, le caribou se transforma en un être suffisant et dédaigneux. Il puisait dans cette force grégaire une sorte d'arrogance boudeuse qui lui permettait de rejeter à son tour l'ensemble de ses anciens persécuteurs.
Ceux qui, des années plus tard voulurent aller rencontrer le caribou pour s'excuser et prendre des nouvelles, et peut-être même boire un verre, se cognèrent à un animal canalisant toute sa fureur, et un abîme de tristesse, dans une grimace hideuse de mépris qu'il leur balançait sans gêne au visage. Les visiteurs faisaient alors demi-tour, blessés, frustrés, honteux.
Il y a de ces douleurs qui ne s'effacent pas, qui vous rongent et qui vous minent. Lorsque vous regardez un caribou en face, vous ne voyez que le mépris que vous lui inspirez. Ce que vous ne voyez pas, lorsque les sabots de la harde martèlent la toundra glacée, ce sont les larmes qui n'en finissent plus de couler. Et ce n'est pas juste le vent d'hiver dans les yeux.