Le soleil descend entre deux montagnes, sa couleur affichant des teintes orangées et violette. Le vent se calme peu à peu, redonnant au lac son aspect de sombre miroir percé ici et là par des bouillons causés par les truites en chasse. Le pêcheur approche son canot d'une petite baie où des nénuphars en fleurs peuplent l'embouchure peu profonde d'un ruisseau au lit pierreux. Il y a comme un léger flottement, le temps est temporairement suspendu, il n'y a ni avant, ni après. L'évènement espéré se réalise soudainement. De longs éphémères beiges surgissent à la surface du lac. Ils agitent leurs ailes pour les sécher. Quelques uns tentent déjà de s'envoler. S'ils sont chanceux, les insectes se poseront peut-être sur la branche d'un des arbres entourant le lac. Sinon, ils se retrouveront dans l'estomac des petits oiseaux insectivores qui virevoltent déjà dans la baie ou dans celui des truites du lac. Ces dernières ont d'ailleurs rapidement repéré l'éclosion. Elles chassent les insectes avec une frénésie surprenante. Surgissant sous l'éphémère, pour le croquer, avec une telle vitesse qu'elle terminent leur course plusieurs centimètres au-dessus de l'eau.
Le pêcheur, devant ce spectacle, sait qu'il doit réagir rapidement. Il change d'abord la mouche au bout de sa ligne. Il y fixe une imitation de l'insecte qui se présente à la surface. Ses mains tremblent légèrement, l'oeillet de l'hameçon lui échappe deux fois. Il pousse un juron entre ses dents:
- «Voyons esti!»
Son noeud enfin terminé il commence à fouetter l'air avec sa canne. D'abord rapidement puis ralentissant le rythme à mesure que la longueur de la ligne en mouvement augmente. Une dernière poussée vers l'avant, le fil propulsé s'étend loin devant, dans les airs, le leurre se dépose ensuite doucement sur l'eau parmi les éphémères auxquels il ressemble en tous points. Quelques secondes s'écoulent et soudain:
«FLOUTCH!»
Un bouillon fait disparaître l'appât. La réaction du pêcheur est instantanée. La canne se dresse, la ligne se tend, la résistance se fait immédiatement sentir. La truite est prise au piège. Elle se débat vigoureusement, elle tente de s'éloigner vers les profondeurs. Rien n'y fait. Le pêcheur souriant ramène lentement sa ligne.
«FLOUTCH!»
Un balbuzard pêcheur surgit du ciel et saisi dans ses serres la truite épuisée au bout du fil qui se casse. L'homme abasourdi regarde le rapace s'éloigner avec grand bruit d'ailes vers son aire où il nourrira ses petits. Cette pêche s'annonce mouvementée!