5.9.11

L'heure bleue

La poésie est là, tout autour, 
fragile, fragile, fragile 
et puis c'est fini
                            - Daniel Bélanger, l’Échec du Matériel

Le soleil descendait lentement vers une lointaine ligne d’arbres sombres devant laquelle s’étalaient en alternance des champs de maïs et des pâturages d’herbes folles. Je regardais le paysage par le fenêtre de l’autobus sans trop le voir, absorbé par mes pensées tourbillonnantes. La grange, le silo, la maison, l’étable, un bosquet de hauts trembles, le chemin de fer et la ligne électrique à côté, les quenouilles, tous baignés par une lumière étrange, l’angle des rayons leur conférant une aura violette presque bleutée qui aiguisait les contrastes des formes, changeait les couleurs, redressaient les petites fleurs, rendait l’herbe appétissante et entretenait cette ambiance calme et flottante.

Je sentais soudain une irrésistible envie d'arrêter le bus, de sortir et marcher à travers le maïs, de goûter au foin, de rester immobile, de courir jusqu'au centre de ce paysage. Courir dans l'espace et courir dans le temps, portant au coeur l'espoir que cet instant formidable pourrait durer juste assez longtemps pour me permettre d'atteindre ce point à partir duquel je jetterais un long regard circulaire sur ce tableau si riche en remerciant le soleil pour cet éclairage inattendu. Je verrais les vaches cesser brièvement de paître pour hocher doucement leurs grosses têtes, l'air satisfait, le vent souffler plus silencieusement, les fermiers arrêter les tracteurs pour observer fièrement les rangs de foin coupé qui le lendemain seraient transformés en ballots compactes et carrés ou en énormes meules rondes. L'astre, généreux, semblait même prendre une courte pause dans sa paresseuse descente, temporairement suspendu, retardant de quelques secondes supplémentaires sa disparition derrière l'horizon.

J'observais alors les voyageurs autour de moi, cherchant un éclat de bonheur ou de conscience dans leurs yeux. Personne ne semblait avoir remarqué. Légèrement effrayé par tant d'indifférence, je replongeais mon attention vers le spectacle extérieur. Les champs étaient encore beaux autant que pouvaient l’être des champs dans la pénombre du soir fraîchement arrivé mais la délicate poésie de l’heure bleue, elle, s’était envolée.