Je me souviens bien de cette soirée là parce que, quand j'étais entré dans l'appartement, il y avait Jean Leloup qui chantait du Nelligan dans le système de son:
Comme la neige a neigéÇa donnait une ambiance un peu lourde en partant, quoique reflétant assez bien le temps morne et froid des derniers jours. Il faut aussi avouer que c'est une chanson géniale.
Ma vitre est un jardin givré
Tout l'ennui que j'ai, que j'ai, que j'ai
Pleurez oiseaux de février
Tous les étangs gisent gelés, gelés, gelés
Bref, je connaissais pas tout le monde mais ça me faisait plaisir de fêter mon frère. Je dois dire aussi que j'étais un peu tombé amoureux de son amie, vers la fin de l'été, à un beach party à la plage d'Oka. Je me disais que ça serait le bon soir pour lui parler plus et finalement, si les choses se passaient bien, lui proposer de se revoir pour boire un café. J'avais même parlé de mon plan au fêté, entre deux gorgées de bière. Je m'attendais à des encouragements mais il m'avait plutôt surpris en me déconseillant de sortir avec Rose. Elle avait une réputation de tête folle, pas une mauvais fille on s'entend, mais un peu trop influençable, prenait des décisions douteuses qui, au final, se trouvaient à faire plus de mal que de bien à elle et autour.
Je réfléchissais à ça dans un coin du salon quand la porte de l'appartement s'est ouverte en claquant dans le mur. Il était onze heures et cinq. Les convives, un peu surpris, ont tourné la tête pour essayer de deviner qui arrivait. Plutôt grand, froque de cuir noire détachée, pas de tuque, pas de foulard, pas de gants, avait pas l'air d'avoir froid pour cinq cennes et un je ne sais quoi de croche et menaçant dans les yeux.
Je me souviens bien de cette soirée là parce que malgré son allure un peu louche, le nouvel arrivé a lancé d'une voix claire: "Rose Latulipe j'ai soif ça a pas de bon sens, apporte-moi une bière ça presse, ah! Et en passant salut tout le monde". Tout le monde a ri en retournant à sa conversation. Rose s'est même empressée de lui apporter une bière. Je comprenais pas trop, personne semblait pourtant l'avoir vraiment reconnu (Rose non plus).
N'empêche qu'une demi heure plus tard, il était assis avec tout le monde dans le salon, à verser des tournée de vodka straight en contant des histoires bizarres que tout le monde écoutait en riant. J'avais envie de rire aussi des fois mais je me méfiais en même temps parce que j’aimais pas la façon qu'il cognait son shooter sur celui de Rose en la regardant dans les yeux. Elle était assise à côté de lui sur le divan et riait fort de toutes ces jokes.
Quand il a sorti son sachet de coke, là j'ai décroché. Je m’avançais pour m'interposer mais mon frère a été plus vite que moi. Il a lancé une phrase du genre: "C'est vraiment pas notre genre de trip ça, le grand, tu peux remballer". L'autre s'est retourné et l'a cloué sur place avec un regard de tueur. Sans blagues, des yeux de loup. Les autres ne disaient rien, comme hypnotisés. Surtout Rose, elle regardait le sachet de poudre avec un air perdu que je lui connaissait pas.
Je suis pas un peureux, mais dans ce temps là on était un peu jeunes et le gars avec la froque de cuir, en plus d'avoir sûrement dix ans de plus et des yeux de bête fauve, avait des mains assez grosses pour étrangler un cheval. Il nous restait une dernière chance. En trois pas j'étais à côté de mon frère, je lui prenais le bras et le retournais vers moi en lui disant à l'oreille: "Va chercher le cousin de Rose, vite!". Il est allé tranquillement vers la porte, j'ai dit une connerie très fort pour détourner l'attention (ça a bien fonctionné parce que tout le monde m’a fait comprendre que j'étais un crétin) pendant que du coin de l'oeil je voyais mon frère partir comme une balle vers le bloc d'appartements du coin de la rue où le cousin habitait.
J'avais entendu parler du cousin de Rose, Charles Latulipe, par ses amis. On disait que c'était sûrement une des meilleure personne du coin. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait, il connaissait un tas de gens qui en disaient aussi que du bien. Quand il parlait il était écouté; une bagarre éclatait dans un bar où il était avec des amis, il se levait, plongeait dans le tas et cinq minutes après tout redevenait tranquille. On savait aussi qu'il veillait discrètement sur Rose. Il la protégeait, d'elle-même et du reste. Rien à son épreuve je vous dis.
À minuit moins cinq, le gars en cuir était en train de finir d'aligner sept lignes de cocaïne sur la table basse du salon devant les yeux un peu absents des amis de mon frère. Il était aussi minuit moins cinq quand mon frère est revenu avec Charles. Il a traversé l'appartement sans dire un mot, les mâchoires serrées, a enjambé un divan et d'un coup de botte, renversé la table dans la face de l'étranger qui relevait la tête au même moment.
Je me souviens bien de cette soirée là parce que j'ai jamais vu quelqu'un se faire virer aussi net d'un party. J'ai dit que le gars avec les yeux fous était tough mais le cousin de Rose était tout simplement un homme à part, fait d'un bois pas mal plus dur. On a jamais revu le coat de cuir et ça a été la dernière fête chez Rose Latulipe.