Dans le cours d'anglais, il observait rêveusement la ligne fine de sa nuque délicate. Dans le cours de français, il espionnait son profil trois quart dos, un coup d'oeil à la fois. Peut-être était-il amoureux. Difficile à dire. Impensable de le lui dire. Chaque fois qu'elle approchait, un mutisme gênant l'affligeait. Aucun mot ne franchissait sa bouche, les oreilles rouges, le bout de ses souliers soudainement fascinants.
Ça arrivait toujours sans prévenir. Un éclairage nouveau, un après-midi enneigé, ou un éclat de rire inattendu et une copine de tous les jours se transformait en déesse. Amoureux?
Oui, tout le temps. À des niveaux variables; de royalement à désespérément. Parce que ses amours étaient aussi nombreux que passagers. Laissant néanmoins des langueurs persistantes qui revenaient l'assaillir périodiquement. Comme un champ de mines flottantes, ancrées au fond d'un lac. Leurs chaînes rouillées se brisaient de temps à autre et les bombes remontaient exploser sur les esquifs de pensées naviguant laborieusement à la surface de sa conscience houleuse.
Qu'une telle confusion puisse régner dans un esprit habituellement clair relevait presque de la comédie. Le matin dans l'autobus elle s'assoyait sur les bancs arrières. Elle passait toujours à côté de lui, le regard fixé sur sa cible, inconsciente d'un cri silencieux, coincé douloureusement dans une gorge trop timide. Ce n'était que le début de la torture matinale car deux arrêts plus loin, il savait qu'elle entrerait aussi dans le bus. Belle à se fendre la tête en deux. Elle remarquerait peut-être sa grimace empourprée. Ne sachant quoi en faire elle irait à son siège l'oubliant l'instant d'après.
Il comprendra seulement bien plus tard que l'invisibilité ressentie n'a rien à voir avec l'invisibilité perçue, un peu comme le facteur vent. Car bien que leurs beaux yeux ne semblaient recevoir que l'image du banc convoité, ou du tableau de la classe, sa présence ne leur échappait en rien. Dans les cours, à la cafétéria, dans le bus. Jeunes gens partageant ces désirs inexpliqués et identiques. Voilà tout le drame de ces amours insaisissables, perdus dans la violence d'émotions magiques, retenus par la peur et le doute. Elle et elle et elle et lui et lui et lui