Les dernières tulipes meurent près de la grande balançoire sur laquelle oscille lentement le couple enlacé. Leurs visages sont tristes et graves. Le vent balaye les champs et soulève cendres et poussières.
- Pourquoi dois-tu partir?
- Mon pays m'y oblige, je suis désolé.
- Reste avec moi. S'il-te-plaît, je t'en supplie.
- Je ne peux pas. La Loi est claire, impossible à contourner.
- On te cacherais dans le foin de la grange. Je t'apporterais du lait le matin. Un morceau de viande le soir. Parfois un morceau de tarte aux bleuets.
- On finirait par l'apprendre. Quelqu'un me dénoncerait. Les mères de tes voisins ne supporteraient pas de savoir leurs fils partis et moi dans le foin. Ce serait trop injuste.
- Et si on allait vivre dans les bois? Au camp de chasse de mon père, près du Lac du Loup. Tu pêcherais de la truite à l'aube et je la ferais cuire avec les champignons que j'irais cueillir.
- Ce serait le plus bel été de ma vie. Mais l'hiver? Le froid nous tuerait.
- Tu te feras tuer aussi si tu pars!!
- ...
- ...
- Peut-être que oui, peut-être que non. Ce qui compte, c'est que toi, tu sois en vie. Si je restais, je finirais en prison. Exécuté au final, du plomb dans le coeur.
- Si dans tous les cas tu meurs, ne veux-tu pas le faire avec moi. Il y aurait la lumière dans les feuilles d'automne, nous nagerions dans le Lac du Loup. Puis le froid viendrait en décembre et nous nous coucherions dans la neige, ensemble, pour toujours.
- Ce serait certainement la plus belle des morts. Pourtant, j'aurais honte. Tous ceux que je connais partent. Qui suis-je pour me défiler?
- Et qui sont-ils pour imposer une telle chose aux gens?
- Cela semble cruel en effet... mais qu'arriverait-il si tout le monde se cachait dans les bois et les granges?
- ...
- ...
- Nous pourrions quitter la ville, la région, le pays. Nous irions nous réfugier en Scandinavie. Nous habiterions un petit appartement à Copenhague, ou à Uppsala. On boirait des cafés «latte» toute la journée et nous mangerions du hareng cru en sauce. L'été il ferai clair toujours, et les nuits d'hiver seraient interminables.
- Tu sais que je souhaite souvent que nos nuit ne se terminent pas. Tu sais très bien aussi que même en Scandinavie les hommes comme moi sont également recrutés. De toute façon nous serions interceptés à nos frontières. Plus personne n'entre ou ne sort désormais.
- Je ne veux pas que nous soyons séparés. Tu me manquerais trop, je ne le supporterais pas!
- Ne dis pas de telles choses!
- Emmène-moi avec toi! Je me déguiserai en homme, je parlerai avec une grosse voix, je serai rude et sans manières. Je ne me plaindrai jamais.
- Ça suffit! C'est trop dangereux. Tu ne peux pas imaginer les périls que ce voyage représente. Arrête de te torturer l'esprit. Tu sais que je dois le faire, que c'est la dernière juste cause de l'humanité. Je dois partir. Adieu. Je t'aime.
La trente-deuxième et dernière flotte de vaisseaux quitta la Terre le 8 septembre. Il était à bord. Ils ne se revirent jamais.