Assises à une table, près de la fenêtre, un après-midi d'automne, elles discutent:
- Le problème tu vois, c'est qu'il n'a rien dit. Il a simplement pris quelques trucs, le visage dur et fermé. Il n'a rien dit. Mais je voyais bien qu'il implosait. En silence. Le visage tellement dur et fermé. Ça me faisait un peu peur. Je n'ai pas osé parler non plus. Je me disais que si l'implosion s'inversait en explosion, ça créerait un ouragan qui blasterait tout. Lui, moi, l'appartement, nos souvenirs.
- Il aurait dit quoi d'après toi?
- À chaque fois que j'essaies d'imaginer, je n'entends jamais quelque chose de méchant ou chiant ou juste sournois, ou mesquin. Il aurait pu claquer la porte en disant qu'il part mais que je dois savoir qu'en fait on est quitte, mais que lui avait eu le cran de ne rien dire. Mais j'imagine toujours un mot triste. Presque gentil. Du genre c'est dommage, on s'aimait bien. Moi, je serais restée plantée là pendant une heure au moins, à essayer de reprendre mon souffle, juste à essayer de respirer. Mais il a rien dit. La face dure comme du granit et fermée à double-tour.
- Tu crois que ça aurait été vrai? Je veux dire, on peut pas être quitte dans ce genre de choses non? C'est pas rationnel, ça ne se calcule pas, ça ne se pèse pas. De toute façon il n'a pas fait ça. Pas lui. Les gars c'est des salauds, on le sait, mais des fois, y en a qui le sont moins. Et Sam, je me trompe pas quand je dis qu'il fait partie des moins pire. Non? Mais en même temps là, tu ne fais pas passer les filles pour tellement mieux...
- ...
- ...
- Tu veux un autre café?
- Un latte s'il te plaît.
Elle se lève et va au comptoir.
Son amie concentre son regard sur les voitures qui passent. Un autre drame. Un autre micro drame, qui gonfle soudainement d'une façon disproportionnée et éclipse toute la normalité fragile d'une vie lancée à 1000 miles à l'heure. Tout est tranquille et du jour au lendemain une fille et un gars sont éjectés dans la stratosphère. D'en haut ils désespèrent de tout le monde en bas qui s'en fouttent complètement. Le problème du micro drame, quand il gonfle, qu'il enfle comme une puck dans le front, c'est que le phénomène est trop localisé. Ça passe inaperçu. En même temps c'est un peu le salut des autres. Ça serait impensable de vivre Virginie puissance dix. Merde.
- Tu crois qu'il va revenir?
- Quoi?
- Sam, tu crois qu'il va revenir?
- Non, je ne crois pas. Merci pour le latte. Le coup du visage de pierre, ça ne pardonne pas. Tu peux être certaine même qu'il ne parlera plus jamais. Ça serait même étonnant que tu le croises par hasard.
- Fuck esti.
Elle pleure. En silence. Une larme à la fois, de chaque oeil, en alternance. Elles boivent le café lentement. Pour se consoler. Journée d'automne et de pluie fraîche qui lave la ville de ses drames, petits et grands, avec l'aide des amies et des cafés. Des feuilles emportées par le vent se heurtent aux bulles invisibles des montgolfières de toutes ces tragédies miniatures et futiles.
- Ouais, dommage.