Nous décidâmes un jour de traverser le pays à bord de cette vieille Volvo qu'elle possédait depuis notre première rencontre. Lorsque les vacances arrivèrent, elle prépara nos bagages et notre itinéraire et je m'engageai dans la périlleuse aventure de la mise en ordre d'un véhicule au-delà de tout espoir raisonnable. Nous ne demandions que quelques ultimes milliers de kilomètres à la bagnole. Sans réelles économies à ma disposition, je dus me rabattre du côté de ces vieux mécanos du dimanche, qui vous vérifiaient un moteur à l'oreille (qu'ils affichaient presque sourde, pour la plupart) et le rafistolaient ensuite avec de la broche, un marteau et un fer à souder antique dans une arrière cour lugubre remplie de carcasses métalliques et de chiens errants. Les circonstances pointaient, d'entrée de jeu, vers un échec retentissant. Je constatai rapidement, abasourdi, que mes préjugés et mes vagues connaissances du monde automobile ne me permettaient pas de soupçonner que ces hommes barbouillés de cambouis s'adonnaient à une étonnante forme de magie. On leur apportait des engins, au moindre nid de poule prêts à rendre l'âme, qu'ils auscultaient un temps puis se transformaient soudainement en shaman de la ferraille. Monsieur Muffler? Le Docteur du pare-brise? De vulgaires amateurs, des charlatans même, tout juste bons à vous vider les poches. Rien à voir avec ce rituel auquel j'assistai incrédule, où l'homme fusionnait avec la machine, lui arrachant ses moindres défauts, secrets et cachés, où le sorcier s'affairait avec lenteur ici ou rapidité là. Je ne compris jamais ce qui se passa réellement ce jour-là sous le capot de la Volvo. Lorsqu'elle me vit arriver, à la fin du jour, l'éclat seul de mon regard suffit à lui signifier que toute question ne rencontrerait qu'un silence éberlué.
Le lendemain à l'aube, elle m'informa que notre voyage s'amorçait sur le chemin de St-Machin-des-Choses. Paraissait-il que le village abritait une maison de fous particulièrement musicale. Les habitants se rassemblaient à la cafétéria une fois par semaine pour écouter les envolées sonores des résidents dérangés. Plusieurs experts tentèrent en vain d'expliquer par quels phénomènes bio-psychologiques les lubies, les obsessions, les paranoïas, les fixations, les hallucinations et autres dérangements du bocal, s'accordaient soudainement vers midi et quart chaque jour de la semaine en cet endroit précis. De la cacophonie émergeait lentement un ordre et un rythme unique donnant un spectacle invraisemblable pour le plus grand bonheur du reste des villageois. L'entrée resta toujours gratuite, pour ne pas transformer les simples en phénomènes de foires. Nous assistâmes par la suite chaque année à une représentation et ce, jusqu'à ce que le dernier membre vivant du groupe décède au milieu d'un solo de bruits incongrus.
Mon étonnement s'accrut sans cesse à mesure qu'elle me dévoila les multiples destinations qui, reliées l'une à l'autre sur sa carte par un gros trait, composaient la ligne directrice de ce voyage. Jamais d'autoroutes, peu de grandes villes, beaucoup de campagnes, quelques forêts, des villages de pêcheurs, des villages de bûcherons, un village fantôme, un zoo, des ponts de fer, des ponts de pierre et des ponts de bois, un désert, une chaîne de montagne aux sommets blancs toute l'année, un champ de geysers, un glacier, une caverne avec des ombres sur le mur, mon pied sur la pédale des gaz, sa main dans ma main, les nuages qui défilaient paresseusement, l'un ressemblait à un alligator ou à une arbalète, l'autre évoquait les chapeaux de Cadet Rousselle ou ses trois chats.
À suivre...
10.8.10
5.8.10
L'adieu
Les dernières tulipes meurent près de la grande balançoire sur laquelle oscille lentement le couple enlacé. Leurs visages sont tristes et graves. Le vent balaye les champs et soulève cendres et poussières.
- Pourquoi dois-tu partir?
- Mon pays m'y oblige, je suis désolé.
- Reste avec moi. S'il-te-plaît, je t'en supplie.
- Je ne peux pas. La Loi est claire, impossible à contourner.
- On te cacherais dans le foin de la grange. Je t'apporterais du lait le matin. Un morceau de viande le soir. Parfois un morceau de tarte aux bleuets.
- On finirait par l'apprendre. Quelqu'un me dénoncerait. Les mères de tes voisins ne supporteraient pas de savoir leurs fils partis et moi dans le foin. Ce serait trop injuste.
- Et si on allait vivre dans les bois? Au camp de chasse de mon père, près du Lac du Loup. Tu pêcherais de la truite à l'aube et je la ferais cuire avec les champignons que j'irais cueillir.
- Ce serait le plus bel été de ma vie. Mais l'hiver? Le froid nous tuerait.
- Tu te feras tuer aussi si tu pars!!
- ...
- ...
- Peut-être que oui, peut-être que non. Ce qui compte, c'est que toi, tu sois en vie. Si je restais, je finirais en prison. Exécuté au final, du plomb dans le coeur.
- Si dans tous les cas tu meurs, ne veux-tu pas le faire avec moi. Il y aurait la lumière dans les feuilles d'automne, nous nagerions dans le Lac du Loup. Puis le froid viendrait en décembre et nous nous coucherions dans la neige, ensemble, pour toujours.
- Ce serait certainement la plus belle des morts. Pourtant, j'aurais honte. Tous ceux que je connais partent. Qui suis-je pour me défiler?
- Et qui sont-ils pour imposer une telle chose aux gens?
- Cela semble cruel en effet... mais qu'arriverait-il si tout le monde se cachait dans les bois et les granges?
- ...
- ...
- Nous pourrions quitter la ville, la région, le pays. Nous irions nous réfugier en Scandinavie. Nous habiterions un petit appartement à Copenhague, ou à Uppsala. On boirait des cafés «latte» toute la journée et nous mangerions du hareng cru en sauce. L'été il ferai clair toujours, et les nuits d'hiver seraient interminables.
- Tu sais que je souhaite souvent que nos nuit ne se terminent pas. Tu sais très bien aussi que même en Scandinavie les hommes comme moi sont également recrutés. De toute façon nous serions interceptés à nos frontières. Plus personne n'entre ou ne sort désormais.
- Je ne veux pas que nous soyons séparés. Tu me manquerais trop, je ne le supporterais pas!
- Ne dis pas de telles choses!
- Emmène-moi avec toi! Je me déguiserai en homme, je parlerai avec une grosse voix, je serai rude et sans manières. Je ne me plaindrai jamais.
- Ça suffit! C'est trop dangereux. Tu ne peux pas imaginer les périls que ce voyage représente. Arrête de te torturer l'esprit. Tu sais que je dois le faire, que c'est la dernière juste cause de l'humanité. Je dois partir. Adieu. Je t'aime.
La trente-deuxième et dernière flotte de vaisseaux quitta la Terre le 8 septembre. Il était à bord. Ils ne se revirent jamais.
- Pourquoi dois-tu partir?
- Mon pays m'y oblige, je suis désolé.
- Reste avec moi. S'il-te-plaît, je t'en supplie.
- Je ne peux pas. La Loi est claire, impossible à contourner.
- On te cacherais dans le foin de la grange. Je t'apporterais du lait le matin. Un morceau de viande le soir. Parfois un morceau de tarte aux bleuets.
- On finirait par l'apprendre. Quelqu'un me dénoncerait. Les mères de tes voisins ne supporteraient pas de savoir leurs fils partis et moi dans le foin. Ce serait trop injuste.
- Et si on allait vivre dans les bois? Au camp de chasse de mon père, près du Lac du Loup. Tu pêcherais de la truite à l'aube et je la ferais cuire avec les champignons que j'irais cueillir.
- Ce serait le plus bel été de ma vie. Mais l'hiver? Le froid nous tuerait.
- Tu te feras tuer aussi si tu pars!!
- ...
- ...
- Peut-être que oui, peut-être que non. Ce qui compte, c'est que toi, tu sois en vie. Si je restais, je finirais en prison. Exécuté au final, du plomb dans le coeur.
- Si dans tous les cas tu meurs, ne veux-tu pas le faire avec moi. Il y aurait la lumière dans les feuilles d'automne, nous nagerions dans le Lac du Loup. Puis le froid viendrait en décembre et nous nous coucherions dans la neige, ensemble, pour toujours.
- Ce serait certainement la plus belle des morts. Pourtant, j'aurais honte. Tous ceux que je connais partent. Qui suis-je pour me défiler?
- Et qui sont-ils pour imposer une telle chose aux gens?
- Cela semble cruel en effet... mais qu'arriverait-il si tout le monde se cachait dans les bois et les granges?
- ...
- ...
- Nous pourrions quitter la ville, la région, le pays. Nous irions nous réfugier en Scandinavie. Nous habiterions un petit appartement à Copenhague, ou à Uppsala. On boirait des cafés «latte» toute la journée et nous mangerions du hareng cru en sauce. L'été il ferai clair toujours, et les nuits d'hiver seraient interminables.
- Tu sais que je souhaite souvent que nos nuit ne se terminent pas. Tu sais très bien aussi que même en Scandinavie les hommes comme moi sont également recrutés. De toute façon nous serions interceptés à nos frontières. Plus personne n'entre ou ne sort désormais.
- Je ne veux pas que nous soyons séparés. Tu me manquerais trop, je ne le supporterais pas!
- Ne dis pas de telles choses!
- Emmène-moi avec toi! Je me déguiserai en homme, je parlerai avec une grosse voix, je serai rude et sans manières. Je ne me plaindrai jamais.
- Ça suffit! C'est trop dangereux. Tu ne peux pas imaginer les périls que ce voyage représente. Arrête de te torturer l'esprit. Tu sais que je dois le faire, que c'est la dernière juste cause de l'humanité. Je dois partir. Adieu. Je t'aime.
La trente-deuxième et dernière flotte de vaisseaux quitta la Terre le 8 septembre. Il était à bord. Ils ne se revirent jamais.
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