31.8.10

Galilée et la Syldavie

«Et pourtant, elle tourne!» Les oreilles des homme de la censure n'entendirent pas le sourd murmure du vieillard auquel ils venaient d'arracher l'âme. Condamnation à la prison, une autre en cette année de Dieu de 1633. On lui fit renier toute ses convictions scientifiques et qui sait quoi d'autre. Il avait 70 ans.

Et 376 ans plus tard, elle tourne toujours. Simplement beaucoup plus petite qu'avant. Montréal-Paris: 7 heures.

À 7 heures, quand j'étais petit et que je jouais dehors, avec mon frère, c'est à peu près le moment où on rentrait dans la maison. Les enfants ne regardent pas leur montre.

Dans ce carré de sable, j'apprenais des choses simples. École de la vie, aux dimensions modestes, 5 pieds par 5 pieds, peut-être. Puis le jardin de mon grand-père, où j'apprenais de celui-ci, 50 mètres par 50 mètres. Maintenant je suis grand et mon terrain de jeu n'a jamais cessé de s'agrandir. Aujourd'hui c'est la surface d'une sphère de 6378 km de rayon. J'ai le vertige juste à imaginer la quantité de choses simples que j'ignore encore.

Alors j'explore et j'apprends, vers tous les points cardinaux à la fois.

Tous ces endroits, tous ces gens, toutes ces Histoires, toute cette vie. Et soudain un sentiment d'urgence. Comment ne pas tout rater? Par où commencer? Chibougameau? Ah non, tiens pourquoi pas la Syldavie?

Maintenant je suis grand. Parmi les choses simples que j'ai apprise, il y a le respect d'un contrat. J'ai aussi appris à regarder ma montre. Je vois le temps s'écouler. Et je réalise que parmi les millions de choses dont j'ai envie, je devrai choisir seulement quelques unes...

Si le temps s'arrête, j'aurai le temps. Je m'acharne, je fixe la grande aiguille, je me concentre, je lui oppose ma volonté. Je fais même une petite prière...

et pourtant elle tourne...

Mais là où je veux vraiment en venir c'est à un instant précis, une trentaine de minutes avant une réunion de colocataires. Dans ces résidences étudiantes de ce pays lointain. Ils sont tous là d’ici, et moi d’ailleurs.

C'était une demi-heure avant la réunion. Mon repas terminé je regardais tranquillement la télévision dans le salon communautaire qui est également la salle à manger communautaire et la cuisine communautaire. C'est une très grande pièce. Et j'étais là, et j'en profitais pour observer ces jeunes de mon âge, qui vivent dans un autre pays, sur un autre continent et qui préparent un souper ensemble, et qui s'assoient ensemble à la table, et elle lui passe le sel, et il la remercie. Et ils parlent et ils rient, ils plaisantent, semblent heureux. Et je les observe, je ne comprends rien à leur langue mais en même temps je comprends tout ce qu'ils disent, parce que ce souper je l'ai déjà vécu plusieurs fois chez moi, à des milliers de kilomètres de là, et passes-moi le sel s'il-te-plaît, mais certainement, merci, et tu connais l'histoire du gars qui etc...

Je me demandais pourquoi voyager? Je crois qu'à cet instant, environs 15 minutes avant la réunion d'étage, avec ces jeunes de mon âge d'un autre continent qui rigolaient, j'ai aperçu une partie de la réponse. J'ai soudain eu la certitude que je pouvais avoir confiance en l'avenir, qu'à plusieurs autres endroits dans le monde, à cet instant précis, d'autres personnes s'attablaient avec un éclat de rire.

Que malgré toute la folie qui transpire autour, partout dans le monde il y a des gens comme moi qui aiment souper avec leur famille et leurs amis en paix, simplement et joyeusement, et que je peux avoir confiance en eux. Confiance en moi.

Le café

Assises à une table, près de la fenêtre, un après-midi d'automne, elles discutent:

- Le problème tu vois, c'est qu'il n'a rien dit. Il a simplement pris quelques trucs, le visage dur et fermé. Il n'a rien dit. Mais je voyais bien qu'il implosait. En silence. Le visage tellement dur et fermé. Ça me faisait un peu peur. Je n'ai pas osé parler non plus. Je me disais que si l'implosion s'inversait en explosion, ça créerait un ouragan qui blasterait tout. Lui, moi, l'appartement, nos souvenirs.

- Il aurait dit quoi d'après toi?

- À chaque fois que j'essaies d'imaginer, je n'entends jamais quelque chose de méchant ou chiant ou juste sournois, ou mesquin. Il aurait pu claquer la porte en disant qu'il part mais que je dois savoir qu'en fait on est quitte, mais que lui avait eu le cran de ne rien dire. Mais j'imagine toujours un mot triste. Presque gentil. Du genre c'est dommage, on s'aimait bien. Moi, je serais restée plantée là pendant une heure au moins, à essayer de reprendre mon souffle, juste à essayer de respirer. Mais il a rien dit. La face dure comme du granit et fermée à double-tour.

- Tu crois que ça aurait été vrai? Je veux dire, on peut pas être quitte dans ce genre de choses non? C'est pas rationnel, ça ne se calcule pas, ça ne se pèse pas. De toute façon il n'a pas fait ça. Pas lui. Les gars c'est des salauds, on le sait, mais des fois, y en a qui le sont moins. Et Sam, je me trompe pas quand je dis qu'il fait partie des moins pire. Non? Mais en même temps là, tu ne fais pas passer les filles pour tellement mieux...

- ...

- ...

- Tu veux un autre café?

- Un latte s'il te plaît.

Elle se lève et va au comptoir.
Son amie concentre son regard sur les voitures qui passent. Un autre drame. Un autre micro drame, qui gonfle soudainement d'une façon disproportionnée et éclipse toute la normalité fragile d'une vie lancée à 1000 miles à l'heure. Tout est tranquille et du jour au lendemain une fille et un gars sont éjectés dans la stratosphère. D'en haut ils désespèrent de tout le monde en bas qui s'en fouttent complètement. Le problème du micro drame, quand il gonfle, qu'il enfle comme une puck dans le front, c'est que le phénomène est trop localisé. Ça passe inaperçu. En même temps c'est un peu le salut des autres. Ça serait impensable de vivre Virginie puissance dix. Merde.

- Tu crois qu'il va revenir?

- Quoi?

- Sam, tu crois qu'il va revenir?

- Non, je ne crois pas. Merci pour le latte. Le coup du visage de pierre, ça ne pardonne pas. Tu peux être certaine même qu'il ne parlera plus jamais. Ça serait même étonnant que tu le croises par hasard.

- Fuck esti.

Elle pleure. En silence. Une larme à la fois, de chaque oeil, en alternance. Elles boivent le café lentement. Pour se consoler. Journée d'automne et de pluie fraîche qui lave la ville de ses drames, petits et grands, avec l'aide des amies et des cafés. Des feuilles emportées par le vent se heurtent aux bulles invisibles des montgolfières de toutes ces tragédies miniatures et futiles.

- Ouais, dommage.