6:43. Il remercia son horloge interne, beaucoup plus douce qu'un réveille-matin. Il resta un moment au lit, à regarder les murs, le plafond où, comme dans un théâtre chinois où des centaines de marionnettistes bougeraient des feuilles d'orme sans ordre apparent, la lumière du soleil, horizontale et déjà chaude, créait des formes frétillantes. Il eut une pensée pour les hommes qui avaient planté cet arbre, assez près de la maison pour lui procurer cette ombre, essentielle en été, et aussi assez loin pour ne pas que les habitants de l'appartement se sentent comme un adolescent dans son sous-sol, pendant les chauds après-midi de juillet.
Un coup d'oeil à Sophie, elle dormait à poings fermés, comme d'habitude. Sa main gauche était collée sur son visage; il sourit en pensant à la marque qu'elle laisserait à son réveil, et à son annulaire, qui ne serait plus si nu dimanche soir.
Il glissât hors du lit, enfila son jeans, celui effiloché à la cheville gauche, puis une chemise, à laquelle il manquait tous les boutons des manches. Il ferait assez chaud aujourd'hui pour rouler ses manches, de toutes façons. Il agrippa un paire de bas au passage; il les mettrait juste avant de mettre ses souliers; pieds nus et plancher d'érable faisaient trop bon ménage.
Malgré sa connaissance de l'appartement, il ne put éviter de faire craquer quelques planches en allant à la cuisine. C'était un craquement long et creux, le genre qui fait parfois s'arrêter et revenir sur ses pas, comme lorsqu'on se jette un deuxième coup d'oeil dans le miroir, avant de sortir.
Il fit couler l'eau un instant, avant de remplir un petit chaudron. Il alluma le rond de gauche, comptant jusqu'à cinq, pendant que l'allumeur cliquetait. Pour une raison qu'il ne comprendrait probablement jamais, Sophie ne voulais rien savoir d'acheter une bouilloire électrique. Il ouvrit la boîte de tôle en tournant légèrement le couvercle; une raison pour laquelle il préférait les boîtes rondes aux boîtes carrées. L'odeur du café, moulu la veille, remplaça la faible odeur de gaz. Il se demanda, pour la centième fois, s'il buvait du café pour le goût ou simplement pour le rituel. Il vida deux cuillères, bien tapées, dans le filtre placé précautionneusement sur le thermos que son grand-père avait utilisé pendant sa carrière de professeur il y avait de ça, quoi, quarante ans? Métal, verre, et liège. Rien à voir avec ce que tous les cafés de la ville avaient sur leurs tablettes.
Il glissât une prune et son thermos dans son sac de cuir, suspendu près de la porte d'entrée. Il devait vraiment remplacer le troisième crochet, celui dont la branche de gauche avait cassé la fin de semaine dernière, sous le poids combiné de sacoches, manteaux, et sacs à soulier.
Sac en bandoulière, souliers de cuirs lâchement lacés, il ouvrit la porte de bois, ramassa le journal et le déposa, sans même regarder les grand titres, sur la table, juste à côté du message qu'il avait laissé à Sophie à propos du souper de ce soir. Il ferma doucement la porte en sortant, gardant la poignée tournée jusqu'au dernier moment.
Quand Sophie s'éveilla, la pièce de théâtre avait toujours lieu.
16.9.11
5.9.11
L'heure bleue
La poésie est là, tout autour,
fragile, fragile, fragile
et puis c'est fini
- Daniel Bélanger, l’Échec du Matériel
Le soleil descendait lentement vers une lointaine ligne d’arbres sombres devant laquelle s’étalaient en alternance des champs de maïs et des pâturages d’herbes folles. Je regardais le paysage par le fenêtre de l’autobus sans trop le voir, absorbé par mes pensées tourbillonnantes. La grange, le silo, la maison, l’étable, un bosquet de hauts trembles, le chemin de fer et la ligne électrique à côté, les quenouilles, tous baignés par une lumière étrange, l’angle des rayons leur conférant une aura violette presque bleutée qui aiguisait les contrastes des formes, changeait les couleurs, redressaient les petites fleurs, rendait l’herbe appétissante et entretenait cette ambiance calme et flottante.
Je sentais soudain une irrésistible envie d'arrêter le bus, de sortir et marcher à travers le maïs, de goûter au foin, de rester immobile, de courir jusqu'au centre de ce paysage. Courir dans l'espace et courir dans le temps, portant au coeur l'espoir que cet instant formidable pourrait durer juste assez longtemps pour me permettre d'atteindre ce point à partir duquel je jetterais un long regard circulaire sur ce tableau si riche en remerciant le soleil pour cet éclairage inattendu. Je verrais les vaches cesser brièvement de paître pour hocher doucement leurs grosses têtes, l'air satisfait, le vent souffler plus silencieusement, les fermiers arrêter les tracteurs pour observer fièrement les rangs de foin coupé qui le lendemain seraient transformés en ballots compactes et carrés ou en énormes meules rondes. L'astre, généreux, semblait même prendre une courte pause dans sa paresseuse descente, temporairement suspendu, retardant de quelques secondes supplémentaires sa disparition derrière l'horizon.
J'observais alors les voyageurs autour de moi, cherchant un éclat de bonheur ou de conscience dans leurs yeux. Personne ne semblait avoir remarqué. Légèrement effrayé par tant d'indifférence, je replongeais mon attention vers le spectacle extérieur. Les champs étaient encore beaux autant que pouvaient l’être des champs dans la pénombre du soir fraîchement arrivé mais la délicate poésie de l’heure bleue, elle, s’était envolée.
fragile, fragile, fragile
et puis c'est fini
- Daniel Bélanger, l’Échec du Matériel
Le soleil descendait lentement vers une lointaine ligne d’arbres sombres devant laquelle s’étalaient en alternance des champs de maïs et des pâturages d’herbes folles. Je regardais le paysage par le fenêtre de l’autobus sans trop le voir, absorbé par mes pensées tourbillonnantes. La grange, le silo, la maison, l’étable, un bosquet de hauts trembles, le chemin de fer et la ligne électrique à côté, les quenouilles, tous baignés par une lumière étrange, l’angle des rayons leur conférant une aura violette presque bleutée qui aiguisait les contrastes des formes, changeait les couleurs, redressaient les petites fleurs, rendait l’herbe appétissante et entretenait cette ambiance calme et flottante.
Je sentais soudain une irrésistible envie d'arrêter le bus, de sortir et marcher à travers le maïs, de goûter au foin, de rester immobile, de courir jusqu'au centre de ce paysage. Courir dans l'espace et courir dans le temps, portant au coeur l'espoir que cet instant formidable pourrait durer juste assez longtemps pour me permettre d'atteindre ce point à partir duquel je jetterais un long regard circulaire sur ce tableau si riche en remerciant le soleil pour cet éclairage inattendu. Je verrais les vaches cesser brièvement de paître pour hocher doucement leurs grosses têtes, l'air satisfait, le vent souffler plus silencieusement, les fermiers arrêter les tracteurs pour observer fièrement les rangs de foin coupé qui le lendemain seraient transformés en ballots compactes et carrés ou en énormes meules rondes. L'astre, généreux, semblait même prendre une courte pause dans sa paresseuse descente, temporairement suspendu, retardant de quelques secondes supplémentaires sa disparition derrière l'horizon.
J'observais alors les voyageurs autour de moi, cherchant un éclat de bonheur ou de conscience dans leurs yeux. Personne ne semblait avoir remarqué. Légèrement effrayé par tant d'indifférence, je replongeais mon attention vers le spectacle extérieur. Les champs étaient encore beaux autant que pouvaient l’être des champs dans la pénombre du soir fraîchement arrivé mais la délicate poésie de l’heure bleue, elle, s’était envolée.
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